Limbes décortiquées et mystifiantes comme ce fleuve infranchissable que la Femme en Blanc nous donne à explorer... Raphaël, entends-tu ma voix muette, goulue de dodécaphonie, aspirant à l'expi-ation de nos fautes sur la route menant au Salut ?
À quoi m'accrocher, aux trois rocs invitants que surmontent autant de boutons d'or, ou mes dents enfoncerais-je dans cette chair (en est-ce ?) blanche immaculée, me plongeant dans de douces rêveries d'antan ? L'horloge de mon cœur fait marche arrière, et la course folle vers le sommeil invitant me bouscule comme l'arbre qui parle au son des lys ; les beats se répercutent sur les non murs de mon nouveau domicile, faites comme chez vous, asseyez-vous.
Je vois Antoine pleurer derrière un parapet, je lui tends ma main qu'il ne peut prendre et je flotte, libre d'être emmuré dans ce non lieu ressemblant tristement à une ruelle de junkies :
We're on a road to nowhere
Where two-headed horses ride the path to enlightenment
We're on the road of knowledge
Are you woman enough to be my man
Bandaged and bound to eternal pleasure?Rien à faire, cette femme hante mon esprit aérien, comme la bouteille se vide et coule le long de l'œsophage du prêtre annonçant ma mort. Je pense soudainement à mes œuvres, nos œuvres : Raphaël, qui assurera notre relais ? Qui prendra en charge notre héritage ? Ces questions sont bien vaines alors que personne ne pense à notre travail... Je lis dans leurs pensées et je confirme tous les doutes : PsykoPat a déjà réutilisé tous nos samplings et à même créé une ode funèbre sur fond de techno-hardcore ; E s'est rapidement appropriée les sculptures sonores de Raphaël et les a remodelées en statues de cire à base de formol ; Tangui a recompilé mon logiciel de traitement de sentiments en y rajoutant quelques modules Perl pour en automatiser l'usage ; il songe à l'instant avec Bobig à une interface conviviale qui rendrait le logiciel accessible à tous : télépathiquement, il m'annonce qu'il publiera le tout sous GPL, tel que convenu dans le testament que je n'ai pas écrit.
Puis, la Femme en Blanc réapparaît, elle arbore un sourire jusqu'ici inconnu des mortels : rien à voir avec le sourire Colgate... J'aperçois entre ses canines de petites limaces transparentes, que l'omniprésente lumière des limbes fait reluire comme de petites gouttes de rosée perlée. Dans son cou se niche un reptile difforme, tri-céphale et paradoxalement sympathique. Il recouvre chacun des monts de sa poitrine cristalline d'une de ses gueules et en fait jaillir un nectar visqueux et intrigant ; de couleur rougeâtre, presque marron, il macule sa peau jusqu'au triangle d'or roux, abritant l'antre double de la bi-jouissance.
«Avez-vous tous vos papiers ?», me demande cette femme sans nom. Je lui demande de quels papiers il s'agit. Elle me répond : «On ne vous a pas informé au bureau des défunts sans préavis ?» Perplexe, je la regarde, ébaubi, innocent comme un enfant à qui on fait découvrir les plaisirs que procure la glace. «Visiblement, vous n'étiez pas préparé à me rencontrer», fait-elle d'un air narquois. «En effet, rétorquais-je, je n'étais pas prêt à grand-chose. Et ce bureau des défunts sans préavis, comment y prend-on rendez-vous ?»