9. Grande inspiration

Les yeux écarquillés, Mitchel se réveilla en sursaut. Il mit bien une dizaine de secondes à remettre ses idées en place, le regard fixé sur ses draps immaculés. Hallucinations, ça n'avait pas arrêté depuis l'accident. C'était peut-être ça, la mort comme transfert. Plus de poids à porter, alors l'esprit part comme une flèche, tout léger et si vite qu'il en dérape un peu : il faut le maîtriser. Il releva la tête : il était encore dans cette chambre d'hôpital, et Miss Pussyfemme en Blanc était encore là.

Sourire accueillant : «Et vous ? Vous avez tous vos papiers ?»

Tout à fait réveillé, Mitchel se passa le pouce et l'index sur les paupières, puis rouvrit les yeux en prenant une bouffée d'air. Bon, apparemment, pour les mains blanches, c'étaient réglé, voilà autre chose. Maintenant, on lui demandait des papiers, à lui, un macchabée. C'en était assez des hallucinations, il allait reprendre les choses en main. Regardant intensément l'infirmière, il finit par sourire légèrement, tout en reprenant la parole : «Comment voulez-vous que je sois passé par un bureau ? Je suis mort il y a quelques heures à peine», dit-il presque arrogant. L'infirmière esquissa à son tour un sourire, celui qu'affichent les secrétaires agacées par un ignorant : «Et alors ? Ça ne vous empêche pas d'aller vous procurer tous vos papiers. Ça prend à peine un quart d'heure.»

Mitchel referma les yeux, fronçant les sourcils : «Pardonnez-moi, mais je ne sais rien des mesures de routine à observer, j'arrive à peine ici». Il rouvrit les yeux et relâcha ses traits, jusqu'ici contractés : «J'ai eu un accident, puis j'ai erré le long de l'autoroute et je suis tombé dans un village quelconque, où j'ai perdu connaissance. Et me voilà dans cette chambre, je ne sais même pas où je me trouve, ni ce que je dois faire, et j'entends encore moins votre charabia administratif». Nouveau sourire forcé, les yeux vides : «C'est pourtant simple, répliqua-t-elle d'un ton doucereux. Après être passé au bureau des défunts sans préavis, vous passez en quarantaine en attendant que votre dossier soit transféré au Centre d'Admission des Décédés. Avec un peu de chance, votre fiche C122 sera vierge, si vous ne développez ni allergie, ni maladie contagieuse, et dans trois jours à peine, le Bureau Central...» –– «Bordel, vous-voulez bien arrêter votre char !» éclata Mitchel, exaspéré par ce fourbis de formules administratives.

Le visage de l'infirmière semblait figé, on eut dit une machine usée, un bogue qui paralyse l'image : «C'est pourtant vous qui voulez absolument que tout soit comme ça...»

Mitchel fronça les sourcils : «Pardon ?»

«Si vous tenez tant que ça à atterrir dans un au-delà tout planifié où on vous attend avec des petits papiers, c'est normal que je sois là.» Tout ceci avait été débité d'un seul ton, modulé étrangement, comme sur un vinyle rayé. L'infirmière gardait sa pose figée, le port et le regard vides.

L'image était floue, Mitchel enfouit son visage dans ses mains. Chose bizarre, l'image de la pièce était encore là, même cachée par ses mains. Le lit de fer, recouvert de des draps immaculés, sur lequel s'appuie cette infirmière et son sourire figé et son regard bovin. Au fond de la pièce, des brancards, des instruments ; tout ceci, bizarrement immobile. Et pourtant, Mitchel avait le visage obstrué par ses mains. Son front se contracta douloureusement, et une chaleur pénible lui enfiévra le haut du crâne, ses nerfs tournaient à fond, déroutés par la tournure que prenait la situation. L'image de la pièce se tordit dans le même élan pénible, les couleurs se ternissant et se mélangeant dans un vert boueux, tournant presque au beige. «J'en ai assez, j'en ai assez, j'en ai assez...», murmura Mitchel, comme une incantation de paroles sourdes. L'image tourna, se mêlant peu à peu à l'obscurité, comme un pot de peinture qu'on vide dans un évier sale. Et pourtant, plus l'image s'évanouissait, plus l'image de l'infirmière persistait dans l'obscurité, comme un souvenir qu'on se rappelle, bien présent, là.

«Que voulez-vous, vous ne pouvez pas vous débarrasser de moi, vous avez encore trop de mal à vous extirper de la réalité». La voix de l'infirmière était restée, elle aussi, quelque part en haut du crâne, à droite. «J'en ai assez... assez... assez...».

«Ce n'est pas si facile que ça, à ce rythme, vous n'êtes pas sorti d'affaire». Sa gorge se noua, la chaleur qui l'avait envahi se glaça soudainement, toujours en haut du crâne. Son visage s'affaissa, sa peau se fit molle. Tout à coup, ses yeux se remplirent et trois larmes perlèrent, glissant le long de ses joues : «Je veux partir... m'en aller» –– «Et bien, partez». Mitchel n'écoutait plus et continuait à sangloter : «Raphaël... je veux partir !». –– «Et bien, allez retrouver Raphaël. Rien n'est plus simple»

Clic. Ça le reprenait, encore une fois. Tout commençait là. La simplicité. Aller retrouver Raphaël. La volonté. Mitchel avait compris. L'infirmière, la chambre, la bourgade, tout ça, c'était en lui. Rien que le produit de son imagination, de ses fantasmes peut-être, en tout cas rien n'était réel. Bizarre produit de son inconscient, ou quelque chose du genre. Tout se relâcha en Mitchel, même l'idée qu'il avait un corps disparut. Et maintenant, aller retrouver Raphaël.

Mitchel se prépara, tout excité, à cette nouvelle expérience : retrouver Raphaël par la seule pensée, créer de toute pièce un monde propre. Voilà ce qui avait germé en lui : puisque tout était un produit de son imagination, il pouvait à loisir en prendre le contrôle, et en faire ce que bon lui semblait. Il se concentra de tous ses neurones. Il commença par retrouver son corps, des sensations, idées qu'il avait abandonnées quelques secondes auparavant, au même titre que ses souvenirs. D'ailleurs, quand on est mort, tout ce qui est physique n'est plus que souvenir. Il prit alors une grande inspiration et laissa un doux vertige lui envahir la tête, la remplissant d'un air mordant, étourdissant. Il rafraîchissait sa mémoire, y recherchant Raphaël. Il prenait tout son temps, décuplant la jouissance par la lenteur délibérée de ses pensées. Tout d'abord, un décor : le café où ils se retrouvaient si souvent pour travailler, la fièvre des serveurs bousculés par le temps et les clients, le brouhaha des importuns, les bruits de verre et de mousse. L'air du samedi soir, l'air de fête. Et en face de lui... mais non pas tout de suite, pas si brusquement. D'abord, quelques souvenirs : leur rencontre à l'université, le passage du diplôme, comment ils avaient monté leurs premières arnaques pour gagner petit en peu de temps, sans se faire remarquer. Et puis les grosses affaires sérieuses... Maintenant l'apparition : un profil, un pantalon bleu marine, un sourire timide sortant de l'obscurité, et puis Raphaël, là, devant lui, attablé au café. La joie envahit Mitchel, il se leva et prit Raphaël dans ses bras, faisant passer dans son étreinte l'affection intemporelle qu'il lui vouait, mais aussi toute son attente frustrée jusque-là, depuis l'accident (qui semblait si loin, il y a des semaines, des mois peut-être). Mitchel se vida de toutes ses émotions, difficilement contenues ces dernières heures. Il avait bien des choses à raconter à Raphaël ; de plus, il lui expliquerait le sens de tout ça, tous ces événements bizarres, lui, Raphaël, l'intellectuel.

Mais peu à peu, le vide se fit, le silence s'installa. Raphaël avait un sourire figé aux lèvres, son image restait pétrifiée, ses yeux vides. Mitchel, les sourcils froncés, laissa s'évanouir l'image du bar, tout en retenant celle de Raphaël. Que se passait-il ? N'était-ce pas là Raphaël, le Raphaël qu'il connaissait si bien, son alter ego, son complémentaire ?

Soudain, empli d'angoisse, ses yeux s'écarquillant, Mitchel comprit que, si, c'était là LE Raphaël qu'il connaissait. Pas Raphaël, pas le vrai. Celui-là, dont les zygomatiques semblaient pétrifiés dans une pose béate, c'était un faux, que lui, Mitchel, s'était inventé pour se rassasier, se rassurer. Un clone fabriqué à partir de souvenirs et pas de vie vraie. La gorge de Mitchel lui serrait, sa pomme d'Adam remontait, chargée d'amertume. Cédant à sa rage, il dispersa l'image du faux Raphaël dans le néant. Et dans le même mouvement, il fit s'envoler tout autour de lui et en lui, ne laissant que sa substance, son âme mise à nue.

Que faire maintenant ? Toute tentative de retrouver une réalité lui semblait vaine, puisqu'il ne pouvait reconstituer que des souvenirs. Mitchel se rendit compte que, maintenant qu'il était mort, la seule perspective qu'il avait était de s'inventer un monde, pour «jouer», un monde dont il serait consciemment le maître puisqu'il en contrôlait les composantes. Et il ne pouvait s'y résoudre, sachant pertinemment que cela ne le mènerait nulle part. Il décida de se reposer un peu...

Dans la prairie broutaient les vaches, couraient les mômes décharnés du Père Malsk, hurlaient les trains passant à toute vitesse. Le ciel était radieux, sans nuages, quoiqu'un filet blanc très mince vint parfois troubler son bleu omniprésent : c'étaient les avions, qui eux aussi, passaient à toute vitesse, fuyant comme les trains la morne campagne pour les riantes cités d'asphalte. Les mômes du Père Malsk pouffaient de rire à l'idée du tour qu'ils allaient jouer au père Gorguin. Quel grand nigaud ! Ils allaient lui apprendre à leur confisquer les cerceaux. Se saisissant d'un pétard raisonnablement gros, ils l'enfournèrent dans le derrière d'une de ses vaches et, après l'avoir allumé, coururent se cacher en hurlant de rire.

Boum ! La pensée de Mitchel s'illumina en même temps que la détonation du pétard résonna dans sa tête : voilà comment il allait créer une réalité. Une idée typique de Raphaël, Mitchel en était très fier : compliquée, tordue, mais brillante. S'il laissait ainsi vagabonder son esprit, il inventerait à coup sûr un monde indépendant de sa volonté. Et il n'aurait plus qu'à inscrire cette même volonté dans ce monde, et le tour était joué. L'idée parut à Mitchel si géniale qu'il mit bien une minute à jubiler avant d'écarquiller les yeux et de se rendre compte des conséquences catastrophiques que cela aurait sur lui. Schizophrénie, folie démente et ainsi de suite. Mais quoi ? Rester enfermé par soi-même, dans ce néant infini, pour toujours ? Autant se créer une illusion de réalité, et celle-ci valait mieux que toute autre puisque le Mitchel ainsi créé serait inconscient du Mitchel enfermé là-haut.

«Ah, bordel ! Y en a marre de se torturer les méninges. De toute façon, je n'ai pas le choix». Il ferma les yeux, et de toutes ses forces matérialisa son cerveau comme il le put, tentant de séparer ses différentes composantes. L'effort était si grand que sans même avoir de corps, Mitchel ressentait une sensation de douleur intense. Il libéra un flot de pensées continuelles, mais ne put s'empêcher de le ralentir pour le contrôler, tant la chose était étrange. Il se rendit aussitôt compte de son erreur et se remit à laisser couler ses pensées. Il s'abandonna alors à une espèce de torpeur vague, indéfinie. Limage se fit torturée, comme un écran de télévision sans antenne, parsemée ponctuellement d'images sans rapport les unes avec les autres. Peu à peu, le flot s'harmonisa en vagues de couleurs bleu, vert, rouge, qui se mélangèrent bientôt pour former toutes les nuances possibles et imaginables. Ensuite, elles se regroupèrent en formes, d'abord primaires et hachées, puis de plus en plus complexes et harmonieuses. Une rumeur sourde s'éleva de quelque part, montant brutalement en volume et en timbre. Un son sec et bref se fit entendre, comme une bouteille de champagne qu'on ouvre, et dont le bouchon, après s'être détaché, part loin, loin, jusqu'à se perdre dans l'inconnu.

Paf –– dédoublement.

Mitchel rouvrit les yeux et vit le ciel. Il faisait nuit. Il était allongé par terre, sur le bitume. Se relevant, il regarda alentour, s'aperçut qu'il était près d'une autoroute et aperçut un attroupement quelques mètres plus bas. Il parcourut la distance qui l'en séparait et se fraya un passage à travers la masse des badauds. Ce qu'il vit l'emplit d'une terreur insurmontable : un amas invraisemblable de tôle d'où émergeait, plié en deux, le capot qui masquait totalement le pare-brise. Mais dedans, rien, pas de chauffeur, pas de passager, pas une goutte de sang. Mitchel suffoquait, il n'y comprenait rien. Car c'était bien sa voiture là, devant, toute fracassée et tordue quelle était. Il sentit son épaule légèrement secouée deux fois, et se retourna. C'était Raphaël, sourire aux lèvres : «Tu viens ? Caroline nous attend. Elle va être furieuse si on n'est pas là pour le déjeuner».