10. Il se fraya d'un coup d'épaule

Il se fraya d'un coup d'épaule un chemin dans le cercle des spectateurs et se dirigea vivement vers la sortie. Il ne put s'empêcher de se retourner encore une fois : «Putain de merde, le type avait fait fort ! Installer en pleine galerie un tronçon de route en véritable macadam, avec en prime un big crash dessus, fallait y penser...» L'autre naze de Raphaël l'attendait avec son bête sourire aux lèvres... Comment lui faire comprendre qu'à choisir, il aurait mieux aimé être là-bas, dans la bagnole défoncée, voir sa face écrasée contre le tableau de bord et ses dents blanches et parfaites parsemer le tapis de sol. Au lieu de ça, rien. Le néant. L'absence omniprésente, inquiétante et sourde.

Le galeriste cauteleux (un pléonasme) leur ouvrit la porte. Pommadé outre mesure, il jubilait, le vernissage était un succès. Un pas et ils furent tous deux sur le trottoir, le froid du soir leur sauta au visage, ils passèrent rapidement devant d'autres galeries dans lesquelles tout le petit monde de l'art parisien s'ébattait une fois de plus, sottement. À travers la buée, tous ces pantins tressautaient comiquement, ils discernèrent vaguement (peut-on du reste faire autrement) quelques ferrailles rouillées jetées sur le sol en ciment, crurent apercevoir l'impayable Thierry Théolier à quatre pattes, faisant son numéro, et finirent par tomber nez à nez avec ce connard notoire de Boris Buccal au coin d'une rue. L'enflure aussitôt enclencha la première : «Tiens, voilà le duo maudit en personne, vous courez les expos maintenant ?»

«Tu traînes bien dans les anisettes toi !» Mitchel avait lâché sa phrase comme un crachat. L'autre, ravi, se rengorgea :

«Doucement mon mignon, à chacun son rôle, l'élagueur ici, c'est moi. Et sache pour ta gouverne que les anisettes sont à l'heure actuelle bien mieux fréquentées que la plupart des expos, on y rencontre des gens tellement plus intéressants... Au fait, vous allez chez Caroline ? On devrait s'y voir tout à l'heure. Gardez un poil de méchanceté pour nos retrouvailles.»

La bestiole s'en fut sur ce dernier ricanement, content de son effet. Raphaël, effaré, le regarda s'éloigner. Le cauchemar prenait forme, la voiture, Mitchel déphasé, Buccal plus versatile que jamais, et Caroline et ses fichus soupers à la noix, remplis de plein de gens à la con. Un métro plus tard, ils sonnaient sur le palier miteux de l'appart de Caro. Comme toujours, elle se dépêcha d'ouvrir, à croire qu'elle passait sa vie l'œil collé au judas de sa porte. Tout un poème, la Caro. Avec le temps on finissait par s'habituer, mais pour les béotiens, ça foutait un choc, un sacré même...

Aussi haute que large, la rustaude arborait fièrement poil gras et verrues faciales. Adepte d'une hygiène corporelle sélective, elle ne lavait épisodiquement du reste que ce qui se voyait, et aspergeait le reliquat d'after-shave bon marché. Elle s'était mise en tête de ressusciter les salons intellos et rêvait secrètement de devenir une autre Gertrude Stein. Pour y parvenir, elle réunissait régulièrement chez elle toute une troupe de figures people ayant trait, de plus ou moins loin, au monde étroit de la création. Elle s'effaça (si c'est possible !) pour les faire entrer, la traditionnelle odeur de soupe les cueillit au menton comme un uppercut de Mike Tyson :

«Allez mes chéris allez, je vous attendais, il y a déjà du monde figurez-vous, vous ne devinerez jamais qui est là...» Si on ne voulait pas y passer trois plombes, ce genre de question posée par Caro appelait une et une seule réponse : «On donne notre langue (lourdement chargée) à la chatte toi ma grosse». «KKMAN est là, vous vous rendez compte, en plus il a prévu une de ses actions pour tout à l'heure, vous imaginez... ?»

Si on imaginait ? Mais avec une précision quasi chirurgicale (comme les frappes US) KKMAN, le ludion scandaleux porté aux nues par toute une frange désespérée de la critique artistique, après Art Hunter qui l'avait révélé, même cette gouine de Buccal s'était fendue d'un article dans son pauvre canard. Ensuite, ça avait été la déferlante, Hiroshima et Nagasaki réunies, KKMAN avait tout explosé, on ne voyait que lui, lui et ses «Ponctuations matérielles», comme il appelait pompeusement les tombereaux d'étrons qu'il déversait joyeusement partout. Wim Delvoye avait sué pour fabriquer une machine à faire caca, KKMAN lui avait supprimé ce pénible intermédiaire et déféquait puissamment en direct et en toutes occasions pour la plus grande joie d'un public avide de dilatations rectales...

Mitchel et Raphaël s'engagèrent dans le couloir, sur la sellette. La bécane de la grosse Caro, allumée nuit et jour, affichait une page Web, un do it de Loz le boss de Provisoire.com. Commentaires de guerre que ça s'appelait et ça tombait pile à propos, la soirée s'annon-çait en effet royale. Buccal + KKMAN, c'était déjà chaud, mais Mitchel venait en plus d'apercevoir Vignale et son tampon dans le salon, et il avait cru voir en plus Nabe qui s'enfermait dans les chiottes. Heureusement, il reconnut aussi le rire particulier (de gorge ?) de Samantha la salope, ce qui, somme toute, le rasséréna quelque peu...