Le bourdonnement ronronnant du moteur le berçait un peu trop à son goût. Son attention vacillait, et le rythme hypnotique des essuie-glaces sur le pare-brise n'ajoutait rien à l'affaire. Il se dit qu'un peu de musique lui tiendrait compagnie. Sur le siège du passager, Mitchel s'était assoupi. La journée avait été rude, mais ils rentraient satisfaits : le contrat était enfin signé. Il avait fallu négocier pas à pas chaque ligne mais cette fois, c'était sûr, ils avait gagné leur pari. Leur audace et leur ténacité avaient porté leurs fruits, l'avenir s'annonçait lumineux. Bien sûr, au sortir de leur rendez-vous, ils avaient fêté ça mais sobrement ; il leur restait le chemin du retour et la route était longue jusqu'à Paris et puis, il était tard.
«Putain de temps, marmonna Raphaël, cette pluie ne cessera donc jamais.»
Il alluma les feux du véhicule. C'était entre chien et loup, la pire des heures pour conduire, et l'autoroute détrempée et lisse comme un miroir renvoyait dans ses yeux fatigués les feux de l'auto des files d'en face. Il leur restait encore trois cents kilomètres à parcourir. Une douleur à l'épaule lui signala qu'une pause serait nécessaire, il se massa machinalement et fit quelques mouvements du cou pour estomper la fatigue. Trois cents kilomètres, ce n'était pas la mort, il tiendrait bien jusque-là, et puis Mitchel dormait maintenant profondément. Il se voyait mal le réveiller à présent. Il lui devait d'ailleurs une fière chandelle : sa maîtrise parfaite de l'anglais les avait encore une fois bien aidé. Sans lui, certains termes du contrat lui aurait sans aucun doute échappé.
«Mitchel est un type génial», songea-t-il. Son sourire et sa gentillesse lui donnent un charme fou. C'est un homme de communication, à l'aise en toute circonstance, conscient de son charisme, mais jamais pédant. Ils s'étaient retrouvés après leurs études, bien longtemps après, par hasard. Mais, le hasard existe-t-il ? Combien de fois avaient-ils fait ensemble le constat de leur complémentarité ! Mitchel, l'homme d'action toujours entreprenant, et Raphaël, le discret, le créatif. Ils formaient, c'était certain, le meilleur duo possible, et le succès d'aujourd'hui en était la preuve étincelante. Ils iraient loin ensemble.
Un court moment d'absence. Oh ! Un très court moment pour tout dire, une fraction de seconde, une parenthèse dans une vie bien remplie. Puis, un bruit effroyable. Raphaël n'entendit que le bruit assourdissant de la tôle qui se plie sous l'effort d'un bolide lancé à toute vitesse. Il était dans un état léthargique, lorsque sa tête heurta violemment le volant et qu'une douleur insupportable se répandit depuis sa tête jusqu'à ses pieds.
Il ne reprit conscience que progressivement. D'abord, il ne vit rien : impression de vide, le noir absolu, avec un sentiment étrange de flottement qu'il ne connaissait pas. Peu à peu, sa vue s'éclaircit. Peu à peu, il se rendit compte de la gravité de la situation. Combien de temps était-il resté inconscient ? Il ne savait le dire : une seconde, une minute tout au plus, le temps semblait s'être fluidifié. Il se sentait mieux, souleva lentement sa tête toujours en appui sur le volant. Un étourdissement et un épouvantable mal de tête le firent vaciller. «Rester calme, ne pas céder à la panique, les secours arriveront sous peu», se dit-il. Respirer, respirer profondément. Il retrouva ses esprits, leva la tête à nouveau. Elle dodelina de droite à gauche et s'affala durement contre le montant de la portière. L'air frais et humide qui s'engouffrait par la vitre brisée lui fit pleinement retrouver conscience. Il s'aventura à bouger un bras, tout allait bien. Il dégrafa avec peine sa ceinture de sécurité et entreprit de sortir du véhicule. Il dut forcer péniblement pour ouvrir la portière déformée. Lorsqu'il fut enfin sorti, il fit quelques pas hésitants et, se retrouvant face à la voiture, il comprit la gravité de la situation. L'avant était si déformé qu'on ne pouvait plus identifier le modèle du véhicule. Il vit un amas invraisemblable de tôle, d'où émergeait, plié en deux, le capot, qui masquait totalement le pare-brise.
C'est à cet instant seulement qu'il pensa à Mitchel. Il ne pouvait le voir à cause du capot. Il ne l'avait pas vu sortir de la voiture. Il l'appela... Pas de réponse. C'était sûr, Mitchel était coincé là-dedans. Il fit le tour et vit en effet son passager qui gisait, inconscient. Il hurla à tue-tête : «Mitchel ! Mitchel ! Réponds-moi !». Il tenta d'ouvrir la portière. Il eut un hoquet de surprise et recula. Sa main ne pouvait pas saisir la poignée de la portière, comme si elle n'existait plus. Il essaya de nouveau et s'arrêta net... Il venait de passer jusqu'à mis bras au travers de la tôle. Il voyait clairement sa main de l'autre côté, à l'intérieur du véhicule, le reste de son corps était pourtant au dehors. Il bougea ses doigts, un à un, puis sa main, la tourna. Comment était-ce possible ? Il se pencha légèrement en avant, pour voir l'état de son ami.
C'est alors qu'il eut une vue globale de la scène. Dans un cri d'effroi, il recula si violemment qu'il tomba par terre. Il tremblait convulsivement de tous ses membres : incapable de se relever. Il le fallait pourtant, qu'il voit à nouveau l'improbable. Il lui fallut un effort surhumain pour se remettre sur ses jambes, et lorsqu'il y parvint, il dut se rendre à l'évidence qu'il n'avait pas rêvé. Il se vit, là, bloqué dans cet amas de tôle, la tête affaissée sur le volant, le cou tordu et les yeux grands ouverts, vides. Il sentit un léger fourmillement, comme une décharge électrique, qui montait depuis ses pieds et l'envahissait progressivement.
Soudain, il eut l'impression d'être léger comme l'air et se retrouva au-dessus de la voiture. Il estima, plus tard, que la distance qui le séparait du sol était d'environ trois mètres. De là, il vit à nouveau la scène dans son ensemble : des gens s'agitaient autour de la voiture, interpellant vainement tour à tour le conducteur et le passager. La rampe de sécurité était défoncée, des véhicules dispersés un peu partout. Il se concentra à nouveau sur ce qui restait de leur engin, interpella les automobilistes qui se penchaient sur son corps, sans pouvoir se faire entendre d'eux. Il haussa la voix, sans succès. Ils semblaient ne pas le voir, ne pas l'entendre. Il entendait le hurlement des sirènes qui approchaient du lieu du drame, tout comme le crissement des pneus sur la chaussée, ainsi que les bruits de pas des sauveteurs qui couraient vers l'auto. Était-ce fini, pour lui ?